A l’amour, à la révolte

Simple hasard de calendrier ou réplique systémique au tremblement du G7, les grands de ce monde reviennent à Biarritz chargés de bien lourds dossiers. “Pas les grands du G7, s’amuse le président de Biarritz Culture, Jakes Abeberry, mais ceux de la danse universelle, pour une farandole de dix jours”. Il n’empêche que la farandole a beau prendre le Temps d’Aimer et faire bonne figure dans son exigence de beauté, le lourd tempo du monde finit par cogner à la porte des studios sa mélodie désenchantée. Pas de quoi faire infléchir la création, ni la plomber quand, au contraire, la mission du chorégraphe invite à redonner éclat à la vie. La programmation du Temps d’Aimer révèle cette année une édition à fleur de peau, rattrapée par la réalité du monde et ses hymnes : l’urgence, l’environnement, la résistance, le manifeste, les migrations, l’engagement ou le dégagement des artistes. Car une réponse des chorégraphes est aussi de riposter avec leurs armes et de réagir en harmonie aux couacs de notre temps. La révolte est certes, créatrice de lumière, clamait André Breton, qui mena quelques­uns des grands combats de son temps contre l’aliénation culturelle. Mais cette lumière, disait le poète, ne pouvait em­ prunter que trois voies : la poésie, la liberté et l’amour. Se sont aussi les armes des danseurs.

Cet engagement de l’artiste est justement au cœur de la création de Serge Aimé Coulibaly qui sera présentée ce jeudi 12 septembre au Théâtre du Casino. Une recherche palpitante de l’engagement artistique, dans les pas du chanteur Fela Kuti qui avait fait de sa cour, au Nigéria, une république indépendante. Kalakuta Republik est ce brûlot qui questionne l’artiste et son implication dans son environnement, aux côtés des contestations, dans les grands élans vers la liberté. En l’occurrence, puisqu’il embarque avec lui le Faso danse théâtre, il mène réflexion politique dans la chair de la jeunesse burkinabè, celle qui a renversé sa démocrature, en soulignant que l’important reste le lendemain de cette apothéose, dans le chantier post coïtum de la reconstruction.

Danse de la révolte

La compagnie Dyptik incarnera le lendemain, au même endroit, cette génération qui refuse la fatalité d’un monde apeuré et se sent l’âme du bâtisseur. Danse de la révolte qui interroge cet espace temps particulier unissant des hommes et des femmes dans la contestation et la construction d’un idéal. Les grands soubresauts de l’Histoire dans les convulsions des corps. La danse est une arme délicate qui révèle la puissance de l’émotion. “Nous ne sommes pas militants mais notre langage, nos esprits et nos corps sont entraînés à se battre et à se défendre” ré­ pond la compagnie Affari Esteri qui traque également l’instinct de la révolte, le besoin de résistance, dans la pièce Holy qui sera présentée demain soir au Colisée. Une approche impressionniste, un “protest dance” qui s’inspire d’un cri qui changea le monde, celui du poète américain Allen Ginsberg. Pour l’heure, l’urgence est écologique et c’est encore Martin Harriague qui, dans une danse vigoureuse, entend secouer les consciences sur ce sujet. Après Sirènes, créé à Biarritz l’an passé, il prend cette fois “le risque de l’espoir” pour conjurer les désastres annoncés dans une pièce intimiste, pleine d’énergie et justement intitulée Fossile, qui sera créée lundi soir. Une urgence qu’étudie encore Andrew Skeels dans Finding now, au Casino mercredi, en manifestant la vitalité de l’instant présent. Un instant béni, certes, mais un air du temps dont les créateurs ne peuvent se défaire. Et si les organisateurs se réjouissent que les danseurs Burkinabés aient obtenus leur visa pour Biarritz, c’est que le sujet de la migration s’immisce pleinement dans le monde de la danse et les compagnies aux multiples cultures. C’est le propos de Faizal Zeghoudi, qui lancera rien moins qu’un manifeste chorégraphique en hommage aux réfugiés, le samedi 14 septembre au Théâtre du Casino. Ou de la compagnie Wejna qui retranscrira naturellement, jeudi au Colisée, la notion de traversée dans la métaphore de la danse.

La danse est une idée, une impression, qui se nourrit de l’air du temps, rappelle Thierry Malandain. Et d’en déduire un “processus d’exaltation” qui, par bonheur, contient aussi les germes du remède. Les chorégraphes contre ­ attaquent en louant la beauté, comme cette ouverture du festival, ce soir, par la compagnie Introdans ou la résurrection de glorieuses épopées, celle d’Ulysse dans Siren, mardi prochain, et quelques grands mythes, comme celui de Carmen, actualisé dans son éternelle modernité et son mes­ sage lumineux, de poésie, de liberté et d’amour.

Rémi Rivière