A la vie, à la mort

La création contemporaine est en pleine expansion en Colombie. C’est l’apanage d’un pays jeune, à la croisée des flux humains et des cultures, qui cherche son identité chorégraphique, comme la résonance logique d’une société qui, de toute façon, danse sa vie. Une préoccupation neuve dans un pays qui fait déjà « la fête au milieu de la guerre » mais ne trouve pas, dans les danses traditionnelles, le langage d’aujourd’hui. C’est le constat d’Atala Bernal, qui a pris la question à bras le corps en intégrant la direction artistique de la Compagnie de danse de Bogota, le phare de la danse contemporaine du pays, qui donne le pouls d’une création opulente.

Car il ne s’agit pas, pour cette jeune compagnie créée il y a trois ans, de devenir une institution, en restant adossée au Théâtre Municipal Jorge Eliécer Gaitán et en profitant de son statut de seule compagnie publique du pays en danse contemporaine. Mais plutôt de restituer la vigueur chorégraphique du moment, en allant puiser dans un vivier foisonnant de danseurs et de chorégraphes. Un travail connecté, en prise directe avec la société colombienne, qui cherche son propre langage en croisant les arts comme les traditions du monde.

Une réflexion qui va bon train à Bogota où sont installés, depuis les années 60, de nombreux maîtres de ballets ou auteurs contemporains. L’université propose même un cursus de cinq ans en danse contemporaine, qui fournit largement la Compagnie de danse de Bogota. Dans un pays où la danse fait partie intégrante de la vie et en accompagne chaque séquence, jusqu’à la mort, la danse contemporaine permet également de porter des réflexions modernes, géographiques, sociales, politiques ou même de genre, en défendant par exemple la place des femmes dans cette société phallocrate triomphante ou en s’ouvrant aux diversités sexuelles.

Tissu social

Un langage d’autant plus adapté que les arts ont déjà largement contribué à recréer le tissu social colombien après les années de plomb et que, de toute façon, le langage corporel de la Cumbia reste moins éloquent pour appréhender ces questions complexes. Il en va d’une recherche d’identité qui questionne autant la société colombienne que la personnalité de sa danse. En s’inspirant toutefois des danses traditionnelles ou classiques pour affirmer son caractère. En allant chercher dans le Bûto japonais ou les danses indiennes ce qu’il manque de gram- maire à cette novlangue. Et en croisant les arts du cirque, les arts plastiques, le cinéma ou la littérature comme autant de réflexions en coin. « C’est le cœur qui travaille », résume Atala Bernal.

Ainsi s’annonce la pièce Columbario qui sera présentée ce soir au Casino municipal. Une pièce à la vie, à la mort comme les deux facettes de la Colombie, qui interroge l’espace qu’occupent les morts dans la société, le columbarium. Image de ces rivières qui ont charrié tant de cadavres, au gré des courants politiques. De cette violence que la littérature désigne avec un V majuscule, comme une toute puissance. Pour autant, le dis- cours s’efface pour laisser vaquer ces corps dans leur beauté silencieuse et prendre le temps de la célébration, de la joie de la transcendance, comme un nouveau rite funéraire qui ne voudrait tendre ni vers le rire, ni vers les pleurs.

Rituel contre rituel, le travail du chorégraphe Jorge Bernal s’inspire justement des coutumes colombiennes et sud-américaines, élevant à ce rang les « cortes », cette manie colombienne de balancer les corps dépecés par dessus pont, de fragmenter les cadavres, de bafouer les morts et d’en offrir une image mobile de terreur. Façon puzzle qui s’imbriquent au l des décennies, de- puis le déclenchement de cette Violence par l’assassinat, en 1948, du maire de Bogota Jorge Eliécer Gaitán. Un questionnement qui renvoie chacun à sa propre mémoire, à sa propre histoire, dans des sentiments mêlés et dans le soulagement d’un processus de paix abouti. Car si Jorge Eliécer Gaitán donne aujourd’hui son nom au Théâtre de la Compania de danza, la boucle ne s’est bouclée qu’en 2016 lors de l’avènement de cette paix, après l’écriture de cette pièce. Preuve de la pertinence d’un propos qui résonne dans la société colombienne.

Rémi Rivière