La Marseillaise etc.

Emio Greco et Pieter Scholten ont de la chance. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut répondre, à deux, à une seule offre d’emploi et obtenir un double poste. Mieux qu’une solution au chômage, la direction du Ballet National de Marseille s’offre ainsi la performance redoublée d’un binôme artistique, éprouvé par une vingtaine d’années de créations. Il fallait bien quatre mains pour relancer le Ballet National de Marseille, à Marseille donc, et dans la nation puisque son nom l’indique.

Il y a deux ans, Emio Greco et Pieter Scholten sont donc partis du commencement, c’est à dire de la création des ballets, en 1972, par le grand Roland Petit, à la demande de Gaston Deferre, genre de Jakes Abeberry local. C’était le temps d’un fameux Pink Floyd ballet avec le groupe anglais sur scène qui projetait la danse dans une nouvelle ère. Déterminée à faire table rase pour revenir à cette source rebelle et avant-gardiste, la nouvelle direction bicéphale de la danse marseillaise a ensuite pris l’ensemble à la lettre : Ballet, Marseille, National. Et ces grands corps de ballet ou de danseurs qui sont au cœur de la réflexion des deux chorégraphes.

Une « définition littérale » du terme qui a l’avantage de l’introspection, pour les auteurs, qui ne connaissaient pas la ville, le public, qui avait perdu de vue son ballet et même la trentaine de danseurs « qui parfois, avaient la technique mais pas la réflexion » déplore Emio Greco. Qu’est ce que Marseille ? « Une ville très émotive », relève Pieter Scholten. Et « qui entretient un rapport distendu avec le Ballet ». Le ballet de Roland Petit a fini par faire des pas dans son coin et oublier la ville. Les deux chorégraphes veulent désormais ouvrir portes et fenêtres sur une ville pleine de « combat », de « frictions », « d’ambigüité », « reprendre le dialogue avec la ville » résume Emio Greco. « Pas un jour qui ne passe sans qu’on entende dire : ‘ça c’est Marseille’», ajoute t-il.

Nationale

Comme on sait à Biarritz, « Paris, c’est la France. Marseille, et bé… » Et donc ce « National » qui n’en finissait pas d’interloquer les deux compères, Italien et Néerlandais. « On voulait enlever ‘National’ pour signaler un envol vers le contemporain, un Marseille ballet, mais en France ce n’est pas possible » ont estimé les deux directeurs artistiques. Sauf à Biarritz, bien sûr. Ils ont eu l’impression de toucher au sacré, même si depuis belle lurette la compagnie est internationale. Restait donc cette marseillaise qui évoque simultanément l’hymne national et l’identité de la ville, le cœur de la nation et « la moins française des villes ». Des marseillaises composent cette première pièce, celle de Mireille Mathieu ou le chant révolutionnaire gainsbourien. Aux armes etc. Un chant National de Marseille, en somme, qui posait tranquillement les bases de ce nouveau ballet avant que ne le reprennent en chœur les foules en réaction aux attentats français. Ainsi est né Le corps du ballet national de Marseille. Le corps comme la dramaturgie de la chair. Le ballet, comme la technique académique qu’hystérise Emio Greco dans un regard contemporain. La virtuosité, la connaissance et le savoir. Le groupe dans lequel se débat l’identité. Le corps du ballet comme ce corps social dans lequel l’individu assume une position. Un vrai coup de ballet.

Une réflexion qui est au centre de leurs préoccupations. Sur le plateau et dans les coulisses où le ballet marseillais est déjà en réseau. Emio Greco et Pieter Scholten on connecté le centre chorégraphique non-national d’Amsterdam, qu’ils ont créé, au ballet de Marseille. Un projet européen, pour le coup. A Marseille, ils ont crée le Ballet National de Marseille Next. Un vivier composé de jeunes qui intègrent parfois le ballet. En seulement deux ans, ils ont déjà créé six pièces pour composer un répertoire et rattraper « tout ce qui n’avait pas été fait avant » disent-ils. Deux autres naitront en 2017. Féconde réflexion qui suit cette pièce des fondamentaux, ce point de départ de la définition. Comme s’il fallait retrouver le sens littéral avant d’écrire. Recommencer l’histoire à Roland Petit. Sans rancune. Emio Greco y avait été refusé comme danseur il y a 27 ans. Il entre par la grande porte.

Rémi Rivière