A table

Il y a bien sûr cette histoire du Bataclan et de Charlie Hebdo, des gars qui portent la guerre où on l’attend le moins, pour défourailler Cabu. La création d’Assassins était déjà dans les tubes et, malgré l’intitulé de circonstance, n’a rien à voir avec ces Djihadistes-là. Encore que, le chorégraphe Samuel Mathieu en fait un marqueur du début de sa création. Et que la réflexion qu’il porte sur le socle politique de notre société n’est pas si éloignée de la barbarie ambiante, celle-là même que redoutait Hannah Arendt. L’enfer, c’est le groupe. Ou son salut. Ou ces individus, assassins en puissance, produits de nos sociétés et de la « banalité du mal », pointait Arendt. Samuel aime le groupe, l’ensemble, la masse. Et les individus qui s’y débattent. Cette fois, sa réflexion prend une tournure politique. Pour cette pièce, qu’il présentera ce soir au Temps d’Aimer en première française, Samuel Mathieu se met à table et fait le grand déballage politique, dans le prolongement de la pièce Monstre, créée l’an passé. Et de La Table verte, justement.

La Table verte de Kurt Jooss est cette œuvre prémonitoire qui annonçait Hitler en 1932 et restera comme le premier ballet politique. Cette grande table où l’on débat, où l’on s’affronte, où l’on remporte la partie. Celle de Samuel Mathieu est constituée de modules, huit tables qui s’assemblent, se repoussent, s’imbriquent. Une lutte de pouvoir, déjà, qui marque cette pièce de tensions. Comment une table pousse t-elle l’autre ? Comment prend t-on le pouvoir dans un groupe ? Comment se positionne t-on dans un groupe ? Quel est le charisme d’un dictateur ? Quel est son comportement physique ? La pièce a été créée au Théâtre Korzo de La Haye, avec cette toile de fond d’une extrême droite en train de rafler la mise des Pays Bas. Assassins est la part d’ombre de chacun d’entre nous. Avec deux SS, comme assainissement. Hannah Arendt aurait sans doute relevé l’allitération pour étayer Les origines du totalitarisme et Samuel ne s’est pas privé de convoquer la philosophe allemande pour disséquer l’action collective dans la société, en interpréter les ondulations, les mouvements.

Compréhension physique
Mais le chorégraphe a également voulu comprendre physiquement la mécanique huilée de ces mouvements oppresseurs, « s’imprégner d’une situation, d’une odeur » dit-il. Comprendre comment on surmonte individuellement ou collectivement les conditions de vie imposées, en allant en Allemagne de l’Est interroger des réfractaires au régime de RDA ou à Bilbao pour recueillir les témoignages « poignants » d’anciens membres de l’ETA. Il projette d’en publier les enregistrements.

Monstre était une pièce physique, un travail sur une pulsation continue de 120 battements par minute. Pendant une heure. Assassins garde cette tension en soumettant les danseurs aux pressions du groupe, de l’autre, celui qui veut le pouvoir, monte, redescend, revient, dans un jeu de rôle qui broie de l’humain. Samuel Mathieu est un humaniste. Il a convoqué cette fois d’autres chorégraphes, amis, pour accroitre encore cette lutte de pouvoir sur le plateau. Gilles Baron, habitué du Temps d’Aimer. Gaël Domenger, fondateur du laboratoire de recherches chorégraphiques et Fabienne Donnio ancienne danseuse du Centre chorégraphique national de Nantes qui participe aussi aux créations de la compagnie Samuel Mathieu. Forcément, les personnalités de ces danseurs finissent par se frotter sur les planches. Les directions divergent. Ca bataille. Samuel Mathieu ne pouvait pas échapper à ces conflits qu’il a patiemment convoqués, dont il a créé, au fil de ses pièces, les conditions idéales. Il fallait bien croiser la parallèle avec cette actualité politique et son spectacle quotidien et navrant.

Rémi Rivière