A corps et à choeur

Il faut croire que le Temps d’Aimer garde toujours à l’oeil ce drôle de chorégraphe de la Compagnie Vilcanota. C’est que cet ingénieur de formation, qui aime bien encombrer ses pièces de machines et d’objets, bâtit depuis près de 20 ans une oeuvre singulière. Déjà en 2009, il annonçait la couleur avec Pousse toi !, une affirmation chorégraphique qui forcément, bousculait. Il y eut aussi, en 2014, le mariage de la carpe et du lapin, d’un groupe de rock et d’une compagnie qui, sur scène, se disputaient l’espace sous l’intitulé L’homme d’habitude. Un mariage dont la cérémonie, en tout cas, fut une belle fête, n’en déplaise aux mandarins de la danse moderne qui jugeaient déjà la noce trop populaire. Une critique lancinante qui, à l’heure de cette nouvelle pièce justement intitulée People what people ? semble oublier que la danse moderne n’est pas condamnée au confinement d’érudit et que son écriture n’en est pas moins inventive et précise, dans le dessin comme dans la profondeur de l’idée.

People what people ? est un virage dans la réflexion de Bruno Pradet, une table rase qui laisse un plateau nu et reprend les fondamentaux de ses recherches sur le corps, corps social ou enveloppe physique d’une individualité. Le corps comme un choeur noué par sept danseurs qui ne se quittent jamais, métaphore d’une planète dans laquelle nous sommes condamnés à cohabiter. Un choeur qui bat comme la pulsation sourde de notre société et d’une “dynamique de la catastrophe annoncée” détaille Bruno Pradet en énumérant les feux que l’on passe au rouge et ces temps qui sont aux guerres et à la violence. La bande son est bien sûr une ronde éloquente, une musique de société, justement populaire, qui met au pas comme une fanfare militaire ou bien qui entraîne dans son élan, selon des rituels festifs ou mortuaires.

Plateau nu 

Un ensemble de sons contemporains et de musique électro complètent cette matrice sonore qui s’est imposée avant même que ne s’y inscrivent les mouvements de la danse. Premier habillage d’un plateau nu sur lequel Bruno Pradet s’est “régalé” à travailler, sans juxtaposition d’artifices pour ne garder que le sujet, le problème de société et la nécessité de dessiner autrement sept mouvements dans un espace épuré.

Un méticuleux travail de dissection a alors pu commencer et pour entendre ce “nous”, il a fallut étudier chaque individu qui le compose. Le chorégraphe a donc proposé un faceàface d’une semaine à chaque danseur pour comprendre son intimité et en a proposé la synthèse au groupe, tirant au passage la première conclusion de cette introspection impudique : “le groupe ne doit pas annihiler l’individu” ditil. Sauf que le vivre ensemble impose une même pulsation, un rythme, un souffle, une vibration. “Et plus ils sont ensemble, plus on les voit individuellement…” constate Bruno Pradet. Un paradoxe jouissif qui entraîne les danseurs dans un rythme effréné, que rien sur le plateau épuré ne peut stopper et qui libère parfois un processus de transe.

Le chorégraphe n’a pas choisi de peindre un tableau désespéré mais propose une interprétation libre, invitant le public à mesurer son souffle dans le clan des danseurs, laissant la pulsation brute du groupe insuffler à chacun le rythme de son propre coeur. “Il ne s’agit pas d’une thèse” rigole Bruno Pradet. Juste d’une sensation à corps et à choeur.

Rémi Rivière